Homélie pour l'anniversaire de mon ordination 20 ans | 14/09/2022 | P.Damien Desquesnes.

Dernière mise à jour : 20 sept.


Dans sa deuxième lettre à Timothée, saint Paul lui donnait ce conseil : « Ravive le don spirituel que Dieu a déposé en toi par l’imposition de mes mains (2 Tm 1,6). » Ce conseil, tout ministre ordonné doit le mettre en pratique chaque jour afin qu’il n’accomplisse jamais son ministère de façon routinière ou banale. Ce soir, nous n’allons pas regarder l’homme qui se tient devant vous, mais en plus du souci de maintenir vivant le don de Dieu, nous tâcherons encore de lui rendre grâce, de le remercier et de lui exprimer toute notre reconnaissance. Et pour mieux faire cela, nous allons tenter de découvrir la nature de ce don du sacerdoce, don qui profite à toute l’Église.


Frères et sœurs, qu’est-ce qu’un prêtre ? Quel est le souffle qui anime sa vie ? Qu’il soit permis aujourd’hui de jeter un coup d’œil sur l’âme des prêtres. Partons de saint Thomas d’Aquin : « on est ordonné prêtre, dit-il, pour célébrer l’eucharistie ». Il s’agit là d’une évidence qui n’a pas besoin de démonstration. Le peuple chrétien sait cela d’instinct. D’un candidat nouvellement ordonné, il attend avec impatience qu’il célèbre sa première messe. Oui, le prêtre est avant tout l’homme de l’eucharistie. Cependant, en disant cela, on ne le confine pas dans un secteur de niche, comme s’il était l’homme du culte, un point c’est tout. Pourquoi ne peut-il pas en être ainsi ? Parce que l’eucharistie n’est pas un sacrement parmi d’autres. Saint Jean-Paul II le rappelait à la fin de son pontificat : « l’Église – je veux dire l’Église dans son ensemble – vit de l’eucharistie ». Si, de son côté, le pape Benoît XVI a pu dire que la crise de l’Église est une crise du sacerdoce, on peut craindre aussi que l’on voie trop peu comment l’eucharistie est à la base de toute la vie ecclésiale. Ce n’est pas le moment de développer cela…


Il importe maintenant de dire combien le prêtre est impliqué dans l’eucharistie qu’il célèbre. Cette remarque de Dom Colomba Marmion est significative : à la messe, « le prêtre ne dit pas ‘ceci est le corps… le sang du Christ’ ; mais : ‘ceci est mon corps… ceci est mon sang’ » (C. MARMION, Le Christ idéal du prêtre, 1951, p. 50). Ces paroles disent toute la livraison du prêtre – corps et âme – à l’action liturgique. Il ne s’agit pas de rites accomplis formellement ou extérieurement ! Au XXe siècle, un homme a très bien illustré cela : le Padre Pio. On retient de lui ses stigmates, ses bilocations et autres phénomènes hors du commun, mais on oublie cependant la part la plus importante de son témoignage. Par toute sa vie, saint Pio de Pietrelcina a proclamé que le prêtre revit le mystère pascal – l’événement de la mort et de la résurrection du Seigneur – quand il célèbre l’eucharistie. Et il l’a rappelé au moment où tant de prêtres se mirent à douter de leur vocation. On peut aisément le comprendre : cette implication du prêtre dans l’eucharistie influence sa vie intérieure et inspire son comportement. C’est pourquoi, cette parole que saint Paul adresse à tous vaut infiniment pour le prêtre : « il s’agit de le connaître lui, le Christ, dans la puissance de sa résurrection et dans la communion à ses souffrances (Ph 3,10). »


Frères et sœurs, toute la spiritualité du prêtre est pascale. Elle sera fructueuse parce qu’elle est pascale. Ainsi, le prêtre sera-t-il conscient de la valeur de la mort et de la résurrection du Christ pour toute l’humanité ; il acquerra cette conviction qu’en mettant l’eucharistie au centre de son action il n’aura pas travaillé en vain. Une telle spiritualité lui apprendra à faire siens « les sentiments qui sont ceux du Christ Jésus (Ph 2,5) ». Remarquez que c’est à l’approche de sa propre Passion que le Seigneur nous les révèle : « Il faut que - dans ma mort et dans ma résurrection - le monde connaisse ce que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé (Jn 14,31). » Prenons la peine de considérer le poids de ses paroles… Ce sont là les sentiments d’une Personne divine ! Ceux du Fils éternel de Dieu qui confesse que le Père l’a aimé en plénitude (Jn 15,9) et qui lui doit une louange infinie parce que le Père est plus grand que lui (Jn 14,28). Il y a sans doute là trop pour un homme… mais il suffit que le prêtre s’attache de tout son cœur à traduire ces sentiments du Fils de Dieu en se donnant quotidiennement dans son ministère.


Ainsi pourrons-nous peut-être comprendre cette phrase du curé d’Ars : « le sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus ». Frères et sœurs, jetons un regard sur le chemin parcouru et tirons-en l’une ou l’autre conclusion. Pour réaliser la nature du don de Dieu, le don du ministère sacerdotal, nous sommes partis de ce qu’il y a de plus visible, l’eucharistie ; et en creusant, nous avons découvert son socle, le mystère pascal. En approfondissant encore les sentiments du Seigneur, nous avons touché à la vie intérieure de Dieu. Sachez bien que tout cela est UN, comme devraient l’être les éléments de la vie du prêtre : sa foi et son action pastorale par exemple. Saint Thomas d’Aquin le confirme : le prêtre a deux fonctions, une principale : consacrer le vrai corps du Christ ; et l’autre, qui en est la conséquence, préparer le peuple chrétien à la réception de ce sacrement. Voilà donc une première conclusion de notre parcours : une pastorale qui perd de vue l’eucharistie ou qui ne procède pas d’elle est, pour le prêtre, un dévidoir d’énergies, une porte ouverte à l’épuisement et à la perte du sens de son action. S’il ne fait plus l’unité du sacrement, de la Pâque du Christ et du mystère trinitaire, l’élan du prêtre ralentit ; son inspiration se tarit et son engagement se détourne de son but initial.


L’unité… l’unité entre la contemplation et l’action ; l’unité entre la vie et la doctrine : voilà un maître mot. C’est pourquoi, la pastorale des vocations a simplement besoin qu’on dise cette unité et que l’on en montre des exemples… La deuxième conséquence porte sur la façon de préparer le peuple chrétien à la réception de l’eucharistie. Il y a certainement de multiples manières de procéder qui dépendent des engagements particuliers des ministres ordonnés. Mais il y a une voie qu’ils ne peuvent se dispenser d’emprunter : c’est par la PAROLE que se fait cette préparation. Il faut que le prêtre dise Dieu et sa révélation ; il faut qu’il l’explique et qu’il montre le vrai visage du Dieu qui parle. Il doit en outre rappeler la vocation de tout homme : participer à la vie divine. Rien de moins ! Au début de l’Église - et la situation durera jusqu’à la fin du XIXe siècle -, les apôtres ont annoncé le Dieu vivant dans un monde qui était foncièrement religieux, un monde où, si je puis dire, il y avait trop de dieux. Aujourd’hui, l’annonce de la parole se fait dans un monde qui a oublié Dieu, pour qui Dieu est tout sauf une évidence. Mais l’athéisme que nous connaissons n’est pas sans conséquences sur la façon dont l’homme se comprend.


Sans Dieu, l’homme perd le sens… Il erre ici-bas fasciné par des riens, par des bagatelles ; il se laisse facilement leurrer par les feux de la matière. Émerveillé par eux pendant un certain temps, il deviendra peu à peu la proie de terribles doutes sur lui-même, sur son identité, sur la valeur de la vie elle-même, sur la distinction entre le bien et le mal. Alors comment dire Dieu aujourd’hui ? Quelle sera la méthode pour le prêtre sinon celle qui passe par l’unité de son action, de sa vie, de sa parole, de sa foi, avec le bonheur durable et profond qui en découle. Enfin, puisque j’ai parlé plus que d’habitude, j’en viens tout de suite à ma troisième conclusion, qui sera une prière. Je prie ce soir que les prêtres aient la capacité, l’audace et le tact de montrer aux hommes le chemin de Dieu et de les y accompagner.


Je prie pour qu’un croisant un prêtre – que ce soit dans les rues de Louvain-la-Neuve ou d’ailleurs – les hommes et les femmes de notre temps se rappellent le caractère sublime de leur vocation humaine : ils sont faits pour Dieu… Je prie pour qu’en le rencontrant ces personnes trouvent en lui un homme profondément engagé dans leur lutte et dans leur combat ; un homme capable de compassion ; un homme qui connaît toutes les difficultés que l’être humain rencontre lorsqu’il cherche à vaincre le péché ; un homme qui soit un pilier ; un homme qui ne renonce jamais en dépit des chutes du quotidien ; un homme qui s’appuie sur la grâce comme sur sa force principale ; un homme qui s’avance sans angoisse en ce monde parce qu’il sait qu’en sa résurrection le Christ est victorieux de tout ennemi.


Damien Desquesnes.


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