Homélie pour le 32E dimanche du Temps ordinaire I P. Damien I 7/11/2021



Une fois n’est pas coutume, arrêtons-nous sur le passage de la lettre aux Hébreux que nous avons entendu comme deuxième lecture. Cela fait plusieurs dimanches qu’on la lit et l’on n’y prête guère attention. L’épître en effet n’est pas facile à comprendre. Elle développe notamment la notion de sacrifice qui, reconnaissons-le, est devenue étrangère à notre culture. Cependant, nous ne pouvons pas nous passer du regard qu’elle porte sur le Seigneur : il est original, presque absent du reste du Nouveau Testament.


Elle permet de mieux saisir pourquoi le Fils de Dieu est venu vivre parmi nous : il est venu pour mourir et ainsi nous réconcilier avec Dieu. Si la mort est pour nous une fatalité, une perspective qui pèse lourdement sur nos existences, elle est pour Jésus le but vers lequel il se dirige librement et résolument. Partons donc de cette notion de sacrifice.


Avec le temps, elle a fini par connoter une abnégation qui va jusqu’à l’anéantissement de soi. En réalité, le sacrifice est un acte religieux, présent dans presque toutes les cultures. Les Romains, par exemple, sacrifiaient pour s’assurer de la Pax deorum, la paix avec les dieux. Les Aztèques pratiquaient une forme démesurée du sacrifice : celui d’êtres humains. Ils menaient des guerres dans le but d’offrir au soleil le cœur palpitant de leurs prisonniers et ainsi à maintenir l’astre du jour dans sa course. L’Écriture n’ignore pas la pratique. Elle est présente dès la deuxième génération humaine.


Le sacrifice d’Abel est agréé par Dieu, mais pas celui de Caïn. On le voit, l’Écriture ne fait pas que considérer l’offrande, mais également l’intention de celui qui offre. C’est particulièrement le cas quand Dieu demande à Abraham d’immoler son fils Isaac. Dieu n’attendait pas de voir le sang couler ; il voulait voir la foi d’Abraham. Et quand il s’en aperçut, il arrêta son geste. Une grande partie de la Loi de Moïse est consacrée à décrire rituels et sacrifices. Elle mentionne le fameux rite d’expiation : une fois par an, le Grand-Prêtre immolait un jeune taureau pour ses propres péchés avant d’entrer dans le Saint des saints et de se tenir devant Dieu. Là, il offrait le sang d’un bouc pour la rémission des péchés de tout le peuple.


C’est à ce rite d’expiation que l’épître compare la mort de Jésus sur la croix et sa résurrection le troisième jour. Entrant librement dans sa Passion, le Christ verse sur la croix son propre sang : il est à la fois le prêtre qui offre le sacrifice et la victime offerte. En ressuscitant, il est exalté à la droite de Dieu : il entre dans le ciel même pour se tenir réellement en présence de Dieu et intercéder pour les pécheurs. On le voit, entre le Christ et le Grand-Prêtre, il y a un même mouvement, une même intention, un même but recherché : la rémission des péchés. Il y a cependant une différence : l’efficacité. La conscience du Grand-Prêtre n’était pas engagée dans son sacrifice : il offrait un sang qui n’était pas le sien ; le rite restait extérieur à lui-même.


Et il n’entrait pas dans le ciel, mais dans un lieu qui le représentait. Le sacrifice du Christ, au contraire, est un vrai don de soi et une entrée dans le ciel même. C’est pourquoi, comme le dit l’épître, il est en mesure de laver nos consciences de leurs œuvres mortes. Puisqu’il est efficace – puisque la rémission des péchés a été acquise – ce sacrifice n’a pas à être répété. Il a été accompli une fois pour toutes. Frères, tout ce qui a trait au culte, au rituel, à la liturgie reste bien mystérieux.


Cependant, nous ne pouvons pas nous passer de tout cela ni de l’explication que l’épître nous en donne. Sachons que l’eucharistie n’est jamais qu’une participation à cet unique sacrifice de Jésus. En outre, l’existence chrétienne doit être marquée de ce même Esprit qui poussa le Seigneur à s’offrir lui-même. Saint Paul encourageait les chrétiens de Rome à s’offrir euxmêmes en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu.


Nos vies doivent tendre donc à une donation de nous-mêmes de plus en plus grande. Et la liberté authentique – celle qui fait de nous des êtres humains accomplis – est capacité de se donner. Cela est sans doute un peu en décalage avec la façon dont la culture conçoit la liberté : celle-ci est le droit de faire ce qu’on veut. Mais étant ainsi, elle échappera difficilement au fait de devenir capricieuse. La liberté que le Christ nous a rendue est au contraire chose qui se mûrit au long d’une vie, nous rendant jour après jour capables de nous donner et d’ainsi exprimer notre amour pour Dieu et pour les autres.

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