"La vie de famille et l'angoisse de la mort" 32E dimanche | 06/11/2022 | P. Sébastien Dehorter.


La parole de Dieu de ce dimanche nous parle de la foi en la résurrection des morts mais aussi des obstacles à l’accueil de cette foi. Faut-il aller jusqu’au martyre pour en témoigner ? Plus encore, et même si la loi du lévirat n’est plus pratiquée depuis longtemps (cette loi qui demande à une veuve d’épouser le frère de son mari défunt pour lui susciter une descendance), l’institution du mariage et de la famille, qui d’après Jésus n’a de permanence que pour les fils de ce monde, ne risque-t-elle pas d’étouffer cette foi en la vie éternelle ?


Avant de méditer sur la réponse de Jésus, je vous propose un petit détour par un film que j’ai regardé hier soir avec quelques jeunes de la paroisse. Intitulé en japonais Okuribito (Departures, 2008), il met en scène un jeune homme, Daigo, qui est embauché (malgré lui) dans une entreprise de pompes funèbres et dont le travail consistera à faire les toilettes des morts.


Le film donne à voir les diverses réactions que suscite ce contact quotidien et très incarné avec la mort. Elle sont de deux sortes. D’un côté, il s’agit pour Daigo de conjurer l’angoisse qui envahit sa vie, d’autant plus que ce travail est considéré comme honteux et qu’il ne peut donc pas en parler. Il y a ainsi plusieurs scène de repas, en réalité de « bouffe », où lui et son patron dévorent goulûment, parfois même dès la sortie de la maison du mort, toute sorte de nourriture - des poulpes à moitié vivant, des cuisses de poulet frites et juteuses… Autre réaction, au soir du premier jour, une étreinte amoureuse avec sa femme (rassurez-vous : la scène est restée pudique) mais où l’on perçoit qu’il s’agit moins d’un moment de communion et de don réciproque que la recherche d’un refuge quasi maternel (voire matriciel) pour se protéger de cette angoisse qu’il ne peut supporter. D’un côté donc, dévorer la vie ou étreindre la chair.


Mais peu à peu se font jour d’autres réactions qui ne sont pas sous le signe de l’angoisse, du rétrécissement, de la répétition quasi obsessionnelle, mais plutôt qui vont dans le sens d’un apaisement, d’une ouverture, j’oserais dire d’un pèlerinage vers un point unique qui transcenderait tous les moments pour les éclairer sereinement. Ainsi Daigo reprend le violoncelle de son enfance et la musique, sublime, rejoint et apaise aussi bien les acteurs que les spectateurs. En effet, comme l’écrivit un jour Sophie Scholl, une jeune résistante allemande du mouvement de la Rose blanche, « la musique attendrit le cœur, elle dissipe la confusion, fait retomber la tension… Elle ouvre en douceur, délicatement, les portes de l’âme ». On assiste également à une ouverture au monde naturel avec ses paysages grandioses, spécialement au monde animalier : des saumons qui remontent la rivière pour aller mourir là-même où ils sont nés ; le vol d’oiseaux migrateurs qui marquent dans le ciel l’alternance des saisons. À travers cela, c’est comme si la petite vie humaine pleine d’angoisses et de fragilités retrouvait son inscription dans le grand arbre de la vie, avec ses cycles longs, au point de faire entrevoir un mystère d’éternité. Enfin, et c’est sans doute la plus importante des réactions, on assiste à plusieurs histoires de réconciliation, dont celle du héros avec son propre père. À l’heure de la mort c’est bien toute l’histoire des personnes - avec ses points obscurs, ses lâchetés, ses errances, ses quêtes d’identité, etc. - qui est ressaisie et qui cherche son heure de vérité (Évidement, cela n’a rien d’automatique et d’ailleurs une scène de bagarre tragico-comique autour d’une jeune défunte l’indique clairement).

Pour une part, le rôle de la vie d’une famille est d’apaiser cette angoisse de la mort qui nous traverse tous.

Quel rapport me direz-vous avec les lectures du jour ? Eh bien, c’est de constater que tout mariage, toute famille, est marquée par la mort. Vivre en ce monde implique de devoir mourir ; transmettre la vie, c’est aussi transmettre la mort ; même l’étreinte amoureuse n’est jamais seulement communion à la vie et à l’amour de l’autre mais aussi à sa souffrance et à sa mort. Alors oui, pour une part, le rôle de la vie d’une famille est d’apaiser cette angoisse de la mort qui nous traverse tous (à moins que nous préférerions fuir nos familles, devenue trop angoissantes, pour trouver, ailleurs, des formes d’apaisement). Et c’est pourquoi nous mangeons, parfois frénétiquement ; c’est pourquoi nous nous étreignons, parfois nerveusement ; c’est pourquoi les parents cherchent à transmettre la vie avant qu’elle ne meure en eux, parfois en s’épuisant dans cette transmission de principes et de valeurs qui pour les générations suivantes ont plus des airs de fantômes que de lumières. Alors quoi, échec à la vie, échec à la famille ?


Non, bien sûr, mais à condition de ne pas oublier que nous ne sommes pas seulement fils de ce monde, mais aussi fils de la résurrection. Dieu n’est pas seulement le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » – c’est-à-dire le Dieu de la séquence des générations qui laisserait la vie se transmettre par elle-même au risque de s’abîmer ou de s’épuiser. Non, comme le souligne Jésus, il est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Pas seulement le Dieu de la séquence donc (qui d’ailleurs est aussi une séquence de mort car tous sont morts), mais le même Dieu est le vis-à-vis de chacun, le Vivant qui donne vie à celui qu’il visite. C’est de cela dont témoigne la foi en la résurrection, comme l’exprime Job : je sais, moi, que mon rédempteur est vivant, que, le dernier, il se lèvera sur la poussière ; et quand bien même on m’arracherait la peau, de ma chair je verrai Dieu.

Le rôle d’une famille chrétienne est aussi de permettre à chacun de ses membres, aux enfants tout comme aux parents, de rencontrer le Dieu vivant, de se tenir debout, seul, face à Lui, d’affronter le mystère de sa propre destinée.

Ainsi le rôle d’une famille chrétienne est aussi de permettre à chacun de ses membres, aux enfants tout comme aux parents, de rencontrer le Dieu vivant, de se tenir debout, seul, face à Lui, d’affronter le mystère de sa propre destinée. Autrement dit, de jouer sa propre partition, de découvrir le solo que Dieu lui propose d’interpréter ; et aussi d’œuvrer à la réconciliation du monde plutôt qu’à sa déchirure. Et je pense que le jour où un jeune découvre que sa foi n’est pas seulement la foi de ses parents, mais que pour lui aussi Dieu est vivant, unique, entièrement disponible, ce jour-là se pose aussitôt la question de sa vocation : comment rendre témoignage à la résurrection des morts ? Car, il faut le dire, le témoignage le plus éloquent est celui rendu par les célibataires consacrés pour qui la vie tout entière est ouverture à Dieu qui suscite la vie et ressuscite les morts. Tous ne sont pas appelés à rendre ce témoignage, mais tous sont appelés à se poser la question, de sorte que le lien vivifiant avec le Dieu vivant ne les abandonne jamais.


Ultimement, je pense que l'évangile de ce dimanche nous invite à mieux honorer la complémentarité des vocations chrétiennes autour du mystère de la vie. Que les familles trouvent dans le témoignage des célibataires l’invitation à rencontrer Dieu dans un face-à-face aussi exigeant que vivifiant, et non pas seulement sous le mode de la communion des personnes et de la transmission de la vie. Que les célibataires, eux, n’oublient jamais que, malgré tout, ils sont encore des fils et filles de ce monde et que, par conséquent, ils n’ont pas à avoir peur des étreintes de cette vie, car, même si elles ont toujours un petit goût de mort, elles témoignent de ce Dieu humble qui s’est totalement livré entre nos mains. Bon dimanche à tous !

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