"Les 2 fils et Le Fils" I Homélie 4E dim. de Carême I p. Sébastien Dehorter I 27/03/22

Dernière mise à jour : 8 avr.



Si quelqu’un est dans le Christ Jésus, il est une créature nouvelle ! Derrière cette affirmation stupéfiante de St Paul, nous percevons un des enjeux majeurs du carême : devenir quelqu’un de nouveau. Et cela nous attire, tant il nous arrive de nous ennuyer de nous-mêmes ou des autres. Dès lors la question se pose : qu’est-ce que cela signifie être dans le Christ Jésus ? Qui l’est ? Qui ne le serait pas ? Comment le devenir ? C’est avec ces interrogations que je vous invite à relire la parabole de l’évangile. En effet, derrière ces deux fils, on perçoit bien qu’il y en a un troisième : le Fils par excellence, celui qui raconte la parabole. Lorsque Jésus met sur la bouche du père ces paroles : mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie; c’est d’abord de lui qu’il parle. De même, quand le père déclare Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi, c’est d’abord à lui que ces paroles sont adressées. Bref, méditons sur la trajectoire de ces deux enfants pour éclairer la signification d’être dans le Christ Jésus ?


La trajectoire du fils cadet est une véritable descente aux enfers. En considérant la vie non pas comme un don mais comme un dû, en s’éloignant dans un pays lointain, en dilapidant tout son avoir, en subissant la famine (pas étonnant qu’il manque de tout puisqu’il s’est coupé de la source), en éprouvant l’indifférence des hommes (lui-même ne vivait-il pas dans une logique de plaisir et de prédation ?)...


Est-il encore dans le Christ Jésus ? Il ne le pense pas, espérant au mieux être traité comme un ouvrier. En même temps, il n’a pas oublié que son père est son père et c’est bien ainsi qu’il va s’adresser à lui, tout en s’en estimant indigne. Le père, lui, manifeste autre chose. S’il ne lui dit rien directement, le langage non-verbal parle de lui-même. L’empressement à se jeter à son cou et à le couvrir de baisers, la remise du beau vêtement, la bague au doigt, les sandales aux pieds, tout témoigne en faveur de sa dignité filiale absolument ineffaçable. Comme le dit Saint Paul, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus.


Telle est bien la grande leçon du fils cadet. Si Jésus est mort et descendu aux enfers, alors aussi bas pensons-nous être tombés, lui se situe toujours plus bas que nous pour nous relever et nous ramener à la maison du Père. Dès lors qu’il a été comme perdu (selon le psaume, le Seigneur connaît le chemin des justes mais le chemin du méchant se perdra, et Jésus mangeait avec les pécheurs) et qu’il a été retrouvé, il est répété à chacun de nous : « tu es dans le Christ Jésus ». Et remarquons bien que c’est le Père qui fait cette déclaration. Être dans le Christ est un don de Dieu, une grâce miséricorde. Si elle est adressée non pas au fils cadet mais aux ouvriers, eux à qui le fils perdu s’était identifié, c’est sans doute pour qu’ils puissent à leur tour être pleinement associés à la joie de la fête qui commence. Cela dit, en nous tournant vers le monde des ouvriers, nous en arrivons naturellement au fils aîné.


Sa trajectoire est bien différente. Il semble ne s’être jamais éloigné du père. D’ailleurs, c’est alors qu’il est proche de la maison (de retour des champs) que la parabole le fait entrer en scène. Et lorsqu’il affirme ne jamais avoir transgressé un commandement du père, n’est-il pas une image fidèle de Jésus qui a déclaré n’avoir d’autre nourriture que de faire la volonté du Père ?


En réalité, si le fils cadet ne pense plus être digne d’être appelé fils, le fils aîné, lui, semble s’en exclure délibérément. En refusant d’entrer dans la maison, en désignant son frère non pas comme son frère mais comme le fils de son père, que manifeste-t-il, sinon qu’il ne veut plus vivre la fraternité ? Certes, c’est un homme de devoir exemplaire, mais a-t-il vraiment compris ce que le père lui rappelle : toi, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ? A-t-il recueilli la joie et la béatitude de cette communion ? Pourtant, la réplique du père à son fils aîné ne se termine pas avec ces mots. En effet, il poursuit en répétant quasiment mot pour mot ce qu’il a déjà dit aux ouvriers : « ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie, il était perdu, et il est retrouvé ? Mangeons, festoyons et réjouissons-nous. Ô fils, toi qui réclamait un chevreau pour festoyer avec tes amis, pourquoi refuses-tu d’entrer dans un banquet bien mieux garni ? » En réalité, comme le dira St Paul, si un membre souffre, tous souffrent, si un membre est à l’honneur, tous sont à l’honneur ? Mais si le frère aîné n’a pas pleuré le départ de son cadet, saura-t-il se réjouir de son retour ?


Alors, le fils aîné, est-il dans le Christ Jésus ? Oui, et le père le lui rappelle : sa fidélité, sa proximité, son service, sa communion avec lui. Mais un danger le menace, c’est qu’à force de vouloir être fils, il devienne en réalité un esclave aigri et non pas un frère. Pas de filiation sans fraternité. Être fils, c’est apprendre à se réjouir avec les autres, pour les autres. Et cela nous interpelle : combien de fois, ne sommes-nous pas tenté de nous retirer tranquillement avec « notre Dieu » sans nous préoccuper de ceux qui sont au loin ?


Concluons par deux remarques.

1) Chacun des deux fils a besoin de l’autre pour devenir véritablement conforme au Fils par excellence, le Christ Jésus.

L’aîné apprend de son cadet qu’aussi loin ou qu’aussi bas quelqu’un s’éloigne-t-il, il n’en est pas moins fils pour autant. La filiation est un don et non pas un mérite. Le cadet, qu’il y a mieux à faire que de mener une vie de désordre et que les biens du père sont toujours à disposition, alors pourquoi les dilapider ? La filiation nous oblige : elle créé des liens que nous ne pouvons piétiner impunément ; elle invite au respect et à la reconnaissance.


2) Un animal est associé à chacun des deux fils, le veau gras, tué en l’honneur du retour du cadet, le chevreau réclamé pour l’aîné pour festoyer avec ses amis.

Dans la Bible, le veau est par excellence, une offrande pour le sacrifice. Le fils cadet ne pourra jamais oublier ceci : il doit sa vie au fait que quelqu’un a sacrifié la sienne pour lui ; ce veau gras, c’est en quelque sorte Jésus qui a donné sa vie en rançon pour la multitude. Quant au chevreau que réclame l’aîné, il peut évoquer le chevreau au début du livre de Tobie. Alors que Tobit, le père, était aveugle et que sa femme Sarah travaillait comme elle pouvait pour subvenir aux besoins du ménage, elle reçut un jour un chevreau en cadeau. Mais Tobit l’aveugle, entendant les bêlements du chevreau ne voulut pas que sa femme le garde car, disait-il, il s’agit peut-être du fruit d’un vol, d’un cadeau empoisonné. C’est le chevreau du pinaillage, le chevreau du scrupule qui aveugle, incapable d’accueillir ce qui lui est simplement donné. Jésus n’est pas, et ne sera jamais, ce chevreau là et demandons la grâce que nous ne le devenions pas non plus.

Nos cœurs sont invités à s’élargir, là se trouve le secret de la joie.

Le carême n’a d’autre but que de nous faire entrer « dans le Christ Jésus », aussi bien dans le mystère de sa mort qui nous relève de tous nos égarements, que dans celui de sa communion avec le Père qui nous sauve de toutes nos jalousies mesquines à l’égard de nos frères. Nos cœurs sont invités à s’élargir, là se trouve le secret de la joie.

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