"Prendre le parti du vainqueur" | 8E Dimanche du Temps ordinaire | p. Sébastien I 27/02/2022

Dernière mise à jour : 1 mars


En méditant sur les textes de ce dimanche, il m’est revenu en mémoire un extrait d’une lettre que Hans Scholl, jeune résistant allemand, animateur avec sa sœur Sophie du mouvement « La Rose Blanche » pendant la seconde guerre mondiale, écrivit à son amie Ana-Lisa à l’automne 42. Contemplant la nature autour du lui, il disait :

« Tout est si merveilleusement beau ici… Dans la simple joie que me donne ce qui est beau, a fait intrusion un grand inconnu, un aperçu du Créateur, que ses créatures glorifient par leur beauté ».

Il en tirait une conclusion étonnante : « C’est pourquoi au fond seul l’homme peut être moche parce que son libre arbitre lui permet de se dissocier de ce chant de louange » -manifestant par-là la grande responsabilité qui revient à l’homme lorsqu’il parle. Hans poursuivait - et cela nous intéressera dans le contexte qui est le nôtre : « Aujourd’hui, on est souvent tenté de penser que [l’homme] va recouvrir le chant par le grondement des canons, des imprécations et des blasphèmes. Mais il m’est apparu au printemps dernier qu’il ne le peut pas, et je vais essayer de prendre le parti du vainqueur[1] ».


Tout conflit vient de ce que je ne dis pas ce que je pense et que je ne fais pas ce que je dis.

La réflexion que nous offre la liturgie de ce dimanche sur l’importance de nos paroles – Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé ; ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur – pourrait paraître futile dans le contexte socio-politique et écologique qui est le nôtre. En réalité, il n’en est rien. Car notre première responsabilité d’homme en ce monde est de travailleur à l’unification de nos pensées, de nos paroles et de nos actes. Comme l’écrivit Martin Buber (Le chemin de l’homme d’après la doctrine hassidique) : « Tout conflit vient de ce que je ne dis pas ce que je pense et que je ne fais pas ce que je dis ».


Un jour, quand nous étions enfant, nous avons pu faire, parfois malgré nous, deux découvertes terribles : celle du mensonge et celle du silence : « Je peux faire une chose et en dire une autre ; je peux éprouver des émotions, avoir des sentiments au fond du cœur, et les taire ». Ces premiers actes – apparemment innocents – ont, en réalité, créé une profonde fissure dans l’unité originelle de notre être, fissure – parfois brisure – qui est à l’origine de bien des souffrances et de beaucoup de catastrophes. Car, en nous dissociant (pour parler comme H. Scholl) de la louange que l’être adresse au Créateur, nous avons éteint une lumière intérieure et nous sommes devenus aveugles. Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? – interroge Jésus. Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? En effet, l’homme qui descend tout seul dans son cœur finit toujours par y découvrir un trou, un puits noir, sombre et boueux : l’impossibilité d’être sa propre origine, l’évidence de sa faiblesse, de la petitesse de son humanité, l’incapacité d’être, à lui seul, le tout. Sa tentation sera de rester là, au bord de l’abîme, d’y tomber parfois, d’y entraîner les autres, ou alors de se révolter, de jouer des coudes, espérant en vain être plus en possédant davantage. Pourtant, nous le savons bien, comparaison égale poison et, à ce jeu, beaucoup y perdent la vue : Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ?


Comme sortir de cet enfer ? Il faut pouvoir rallumer la lumière. La lumière de la beauté qui donne la joie, la lumière de la louange des créatures, plus profondément encore, la lumière de la Résurrection que chante l’Apôtre Paul dans sa Première Lettre aux Corinthiens. Car en se dressant avec audace au-dessus du champ de bataille qu’est le monde, obscurci par la fumée des canons, la force implacable du destin ou de la fatalité, il ose défier cet ennemi que l’on croyait invincible : Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? Ce n’est pas seulement un chant de Création, c’est déjà le chant de la Rédemption, ce chant qui redonne à nos paroles leur véritable usage, celui d’être louange à la gloire de son Nom : Oui, il est bon de rendre grâce au Seigneur / de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut / d’annoncer dès le matin ton amour / ta fidélité, au long des nuits !


Peut-être trouverez-vous ironique d’entendre parler de « résurrection » à la veille du Carême et surtout de « victoire » quand une nouvelle guerre vient d’éclater ? Mais, vous l’aurez compris, la victoire dont parle l’Apôtre Paul, mort martyr à Rome, la victoire qui se présente à la liberté de H. Scholl lorsqu’il dit qu’il va « essayer de prendre le parti du vainqueur », lui qui sera pourtant guillotiné à Munich le 22 février 1943, cette victoire est d’une autre teneur. Victoire du bien, de l’espérance, de la louange et de la vie contre toute forme de défaitisme, de plainte, d’abattement. C’est elle, et elle seule, qui confère à nos actes, même les plus humbles, un poids d’éternité. Selon les mots de l’Apôtre, bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas vaine. Alors nous aussi demandons la grâce de prendre résolument « le parti du vainqueur ».

[1] Cf. Hans et Sophie Scholl, Carnets et Lettres, éd. Taillandier, 2008 (lettre à Ana-Lisa du 10 octobre 1942).

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