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"Stabat Mater" | Vendredi Saint | P. Sébastien Dehorter | 07 04 2023

Elle est là, au pied de la Croix, la Vierge Marie, la mère de Jésus, Notre-Dame des douleurs. Avec elle, en elle, j’aimerais, en cette Pâques 2023, regarder l’Eglise. Regarder ce que l’on est en droit d’appeler son « principe marial » en même temps que son « principe crucifié ». C’est-à-dire que, d’une certaine manière, l’Eglise est née le Vendredi Saint, dans la présence de Marie et des femmes au pied de la Croix, dans les paroles échangées entre Jésus, sa mère et le disciple qu’il aimait.

Une femme de 50 ans

D’après la tradition, la femme que nous contemplons ce soir a environ cinquante ans, elle est veuve et, à présent, elle vient de perdre son fils unique. Il manque un mot en français et dans d’autres langues aussi : quand un enfant perd ses parents, il devient « orphelin », tandis qu’il n’y a pas de qualificatif pour parler d’une mère qui perd son enfant. Il s’agit pourtant d’une expérience très particulière, contre-nature, à nulle autre pareille, en même temps qu’une expérience (me semble-t-il) assez commune à beaucoup de femmes qui ont perdu un enfant in utero, ou juste à la naissance, ou plus tard encore. Un arrachement, une « dé-filiation », comme un couteau qui vous lacère de l’intérieur.


Regardons donc Marie. Il y a certainement parmi nous des femmes de cinquante ans (plus ou moins). Nous en connaissons tous : une maman, une tante, une sœur, une amie ou simplement parce que vous l’avez été. Et si ces femmes avaient comme mission de nous re-présenter l’Eglise en son commencement le plus pur - de même qu’à Noël les nouveau-nés nous parlent de l’Enfant Jésus et de l’abaissement de Dieu qui pour nous s’est fait homme ?

N’est-ce pas cela la première mission de l’Eglise ? Avoir la foi, confesser Jésus, proclamer Jésus, suivre Jésus. Jusque dans les lieux de souffrances que tout le monde préférerait fuir.

La première chose qui marque, bien évidemment, c’est que Marie se tienne là, debout, au pied de la Croix – stabat Mater. Quelle force étonnante ! Quelle fidélité ! Et, en même temps, pourrait-il en être autrement ? Elle nous rappelle la prophétie d’Isaïe annonçant la Vierge, mère de l’Emmanuel : si vous ne croyez pas - si vous ne tenez pas bon - vous ne vous maintiendrez pas. N’est-ce pas cela la première mission de l’Eglise ? Avoir la foi, confesser Jésus, proclamer Jésus, suivre Jésus. Jusque dans les lieux de souffrances que tout le monde préférerait fuir. Il y a aussi quelque chose de métaphysique dans cette présence de Marie, car, d’une certaine manière, elle est inutile, inefficace, incompétente. Sa raison d’être s’appuie sur d’autres critères que ceux sur lesquels nous prenons habituellement nos décisions. Simplement être là, offrir une présence en réponse à LA présence qu’elle reconnaît dans son fils. Être - tout simplement. Car l’être est toujours un don qui appelle, en retour, reconnaissance et louange. Ne l’avons-nous pas entendu dans le récit de la Passion, cette puissance d’affirmation du Christ ? Qui cherchez-vous ? / Jésus le Nararéen / C’est moi, je le suis - tandis que Pierre, lui, reniait lamentablement : Non, je le ne suis pas. Voilà donc un premier visage de l’Eglise, jailli des entrailles maternelles de Marie : être le refuge inconditionnel et humblement confessant, de tout ce qui est, de ce qui a été posé dans l’existence et qu’aucune puissance humaine n’a le droit de supprimer. Ce soir, dans le prolongement du regard de Marie sur son fils, l’Eglise nous redit, droit dans les yeux : « je serai toujours là à te rappeler ta dignité, ta valeur unique au yeux du Père, qu’aucune défiguration ne pourra jamais altérer ».

Une solidarité d’hôpital

Marie n’est pas seule. A côté d’elle, il y a sa sœur et aussi Marie, femme de Cléophas et Marie-Madeleine. Quelle étonnante compagnie ! Et peut-être que Marie est tout de même un peu surprise de la présence de ces femmes auprès de son fils, notamment cette femme mariée à Cléophas ou encore l’ancienne prostituée de Magdala. C’est aussi cela l’Eglise : un rassemblement de personnes si différentes selon des relations non-choisies. Car c’est Jésus qui nous rassemble et, il faut bien le dire, Jésus aimé. Il n’est pas si facile de nous dire les uns devant les autres que nous aimons, que nous aimons le Christ. Mais peut-être sommes-nous invités ce soir à dépasser cette fausse pudeur, un peu comme ces femmes qui, chaque semaine (ou chaque jour), viennent rendre visite à quelqu’un dans un hôpital ou dans une prison et qui peu à peu reconnaissent les visages qu’elles croisent. Sans devoir beaucoup échanger, elles comprennent l’épreuve que chacune a subi en assumant, au nom de l’amour, une situation douloureuse : traverser la honte, quitter une certaine image de soi, être libre face au regard des autres. Ici la douce fierté des femmes d’Orient nous inspire lorsque, relevant la tête en dégageant leurs épaules, elles n’ont pas de difficulté à dire publiquement : « Eh oui, je suis chrétienne ! J’aime Jésus ». Ne pourrait-il pas y avoir plus simplement entre nous tous cette forme de « solidarité d’hôpital » ? Le partage des joies et des peines. Ne sommes-nous pas ici au nom de l’amour du Christ ?

Prendre l’Eglise chez nous

Enfin, il y a ces paroles : femme, voici ton fils ; et, au disciple : voici ta mère et à partir de cette heure-là, il la prit chez lui. Est-il possible pour une femme de cinquante ans d’avoir de nouveaux enfants ? C’est pourtant bien ce qui nous est donné à voir ici, selon une maternité immense qui permettra à la prophétie de s’accomplir : naître d’en haut, naître d’eau et d’esprit, devenir frères de Jésus, frères et sœurs les uns des autres. Remarquons que le rapport s’inverse : Marie devient la mère du disciple mais c’est ce dernier qui la prend chez elle, comme son bien propre. En réalité, il en est bien ainsi. L’Eglise est notre mère et nous sommes invités, même si la formule peut surprendre, à « prendre l’Eglise chez nous », pour écouter ce qu’elle veut nous transmettre et aussi pour en prendre soin.


Que cela puisse s’accomplir. Amen.

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