"Transmettre le feu" I XXIIème dimanche du Temps ordinaire I p. Sébastien Dehorter I 29/08/21




En cette veille de rentrée, la parole de Dieu cherche à vérifier si nos méninges ne sont pas complètement rouillées car elle nous met devant un paradoxe apparemment insoluble. Votre acribie aura remarqué la tension, voire l’opposition, entre la première lecture et l’évangile au sujet de la Loi. Dans la première lecture, Moïse rappelle au peuple d’Israël (sur le point d’entrer dans la terre promise) que la Loi est un don de Dieu. De même que le Seigneur donne la terre afin qu’Israël y entre et, une fois entré, qu’il en prenne possession et qu’il y vive, de même, il donne la Loi : cette Loi que Moïse enseigne, ordonne et prescrit, Israël est invité à l’écouter, à la garder et à la mettre en pratique et cela est assorti de promesses : promesse de sagesse et d’intelligence, promesse de proximité de Dieu, promesse de justice.


Dans l’évangile, la controverse entre Jésus, les pharisiens et les scribes au sujet des mains souillées semble faire voler en éclat cette vision paisible et positive de la Loi. En effet, les scribes et les pharisiens peuvent tous deux être considérés comme des gardiens fidèles de la Loi. Les premiers la recopiaient scrupuleusement, ils étaient capables de la lire et de l’enseigner ; quant aux seconds, ils avaient développé un courant spirituel pour que l’appel à la sainteté, qui est le cœur de la Loi – soyez saints parce que moi YHWH votre Dieu je suis saint – puisse être vécu par tous. Ce fut en quelque sorte la révolution du Concile Vatican II avant l’heure : « la sainteté pour tous et au quotidien » ! Et comment ? Non pas en se rendant matin, midi et soir au Temple de Jérusalem, le lieu saint par excellence, mais justement en apprenant à garder et à mettre en pratique les commandements de la Loi du Seigneur. Or, c’est là que surgit le problème qui semble inévitable.


« La tradition, c’est transmettre le feu et non pas adorer des cendres » !

Que signifie en effet garder la Loi ? Garder bien sûr, c’est surveiller et protéger, selon ce que dit Moïse : vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne et vous n’y enlèverez rien. Mais garder la Loi, c’est surtout comme garder la vie : la vie qui ne se garde qu’en étant nourrie, en grandissant et en se développant. Autrement dit, garder la Loi, ce n’est pas uniquement la répéter mot à mot, mais la transmettre de manière vivante, l’enseigner, l’expliquer et l’interpréter. Ainsi, il est inévitable que s’ajoute à la Loi de Dieu ce que l’évangile appelle la tradition des hommes. Tradition nécessaire en même temps que dangereuse. Nous l’avons entendu : si d’un côté, grâce à la Loi, Moïse peut dire qu’il n’y a pas de nations sur terre dont les dieux soient aussi proches que YHWH l’est d’Israël, d’un autre côté, cette même Loi transmise par les hommes conduit à ce constat cinglant formulé par Jésus à la suite d’Isaïe : ce peuple m’honore des lèvres mais son cœur est loin de moi ! Le grand risque en effet est de donner l’impression que l’homme qui suit scrupuleusement la Loi devienne juste par lui-même, de sorte que si Dieu, demeure proche de l’homme, le cœur de l’homme, lui, s’est éloigné de Dieu. L’autre risque, qui n’est pas moindre, est d’interpréter la Loi à sa guise, de manière rassurante ou pas trop exigeante, en noyant la Loi dans un discours de valeurs politiquement correct. En réalité, comme le dit magnifiquement un aphorisme du musicien G. Mahler : « la tradition, c’est transmettre le feu et non pas adorer des cendres » ! Comment faire ?


La citation d’Isaïe, tiré du ch. 29, donne une clé car, aussitôt après avoir formulé le constat de l’éloignement du cœur des hommes, YHWH continue : Eh bien, voici, je vais continuer à étonner ce peuple par des prodiges et des merveilles, la sagesse des sages se perdra et l’intelligence des intelligents s’envolera, ce que la traduction grecque formule de manière plus abrupte : je détruirai la sagesse des sages et l’intelligence des intelligents je la cacherai. Or ce passage qui exprime la manière de faire de Dieu quand la tradition de la Loi éloigne le cœur des hommes, est bien connu des premiers chrétiens ; il apparaît au moins deux fois dans le NT.


D’abord en Mt, quand Jésus loue de Père : ce que tu as caché aux sages et aux intelligents, tu l’as révélé aux tout-petits. On pourrait appeler cela la « voie des petits », l’option préférentielle pour les pauvres. Le jour où notre interprétation de la Loi ne protège plus la vie du plus faible, nous pouvons être sûrs d’avoir fait fausse route. St Jacques le dit à sa manière : visiter la veuve et l’orphelin. Et Jésus de poursuivre : venez à moi vous tous qui peinez et ployez sous le poids du fardeau et moi je vous soulagerai, prenez mon joug, mettez-vous à mon école, vous trouverez le repos car je suis doux et humble de cœur.


Ensuite en 1Co où Paul, parlant du langage de la Croix, dit que précisément en lui se vérifie la parole du prophète : je détruirai la sagesse des sages et l’intelligence des intelligents je l’anéantirai. C’est la « voie de la Croix ». Car un jour ou l’autre, nous rencontrons l’épreuve, notre monde de certitudes s’effondre et ce que nous pensions être sage et intelligent en raison de notre mise en pratique de la Loi s’écroule en poussière. La tentation est alors ou bien de se raidir ou bien de tout abandonner, alors que le Seigneur veut nous conduire dans une fidélité plus aimante, dépouillée de certitudes mais confiante en la présence de Dieu qui est proche. Cette voie creuse notre intériorité, brise notre cœur qui devient à son tour doux et humble, brisé et broyé, un cœur d’où s’écoule enfin la source de l’Esprit Saint.


Que le Seigneur nous donne de comprendre son enseignement et d’avoir toujours soif de la vraie sagesse. Amen.

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