Une îcone pour renouveler l'Eglise | 2E Dimanche de carême | 13/03/2022 | P. Sébastien Dehorter.

Dernière mise à jour : 22 mars



Le grand désir du Pape François est que l’Église, en chacune de ses réalités locales, renouvelle sa culture interne : c’est le rêve d’une Église où chacun prend sa part, de manière à créer une réelle communion, non pas comprise comme un entre soi sympathique mais une communion missionnaire, c’est-à-dire où le cœur de ce qui est commun est le témoignage rendu à l’amour de Dieu. « Communion, participation, mission » : la mise en œuvre de ce rêve est ce qu’on appelle la « démarche synodale » que nous initions pour de bon ici à St-François au début du carême.

Deux icônes ont été proposées pour orienter nos échanges de paroles et nos décisions. La première rappelle simplement que le ministère de Jésus comprend trois acteurs inséparables : lui-même, la foule et les apôtres (appelés et envoyés). On ne peut réfléchir à l’Église en excluant l’un de ces acteurs et pourtant, c’est l’œuvre de « l’antagoniste », du « mauvais esprit », de semer la division au sein de cette unité. Pour le contrer, nous devons sans cesse être vigilants, sans cesse nous convertir. Et voici la deuxième icône (Actes 10) qui vient précisément soutenir cette démarche de conversion. Qu’y a-t-il de stimulant dans ce récit ?


1. Il s’agit d’un récit de conversion. Celle du centurion Corneille, dont la recherche de Dieu va le conduire au baptême dans le nom de Jésus et à l’effusion de l’Esprit Saint. D’emblée, nous sommes orientés vers cette perspective : tant d’hommes et de femmes ont un désir de Dieu qui, faute de témoins, ne parvient pas à son expression la plus complète. Souvent, j’attends de l’Église qu’elle prenne soin de ma foi, qu’elle nourrisse ma vie spirituelle, qu’elle soit attractive pour mes enfants, qu’elle m’aide à transmettre les valeurs de l’évangile. Ces attentes sont légitimes, mais nous devons comprendre qu’elles ne se réaliseront vraiment que si nous acceptons d’abord de porter dans notre cœur le souci de la mission universelle du Christ et, par-là, de nous sentir envoyés.

Prenons-nous le temps de déchiffrer le réel de nos expériences, d’y voir ce que Dieu nous dit à travers les événements ?

2. Il s’agit, inséparablement, du récit de la conversion de Pierre. Comme le note le "Document préparatoire du Synode", Pierre pense bien que le Seigneur lui parle à travers cette vision étrange des animaux et pourtant il refuse : « Certainement pas, Seigneur ! » Sans doute a-t-il compris l’élection (le choix et l’appel de Dieu sur lui, qui remonte à Abraham) uniquement comme une séparation (dont témoignent les règles alimentaires) et non pas aussi comme un envoi vers tous. Mais à la fin, Pierre se rend. Les paroles qu’il adresse aux envoyés de Corneille - « Me voici, je suis celui que vous cherchez », rappellent étonnamment celles de Jésus à Gethsémani lorsqu’on est venu l’arrêter. Ainsi Pierre se livre, sa vie devient une eucharistie. Signe d’un passage douloureux mais fécond. La suite de l’itinéraire de l’Apôtre nous montre également une combinaison heureuse entre la vision énigmatique qu’il a reçue de Dieu, la venue des messagers que la voix de l’Esprit pousse à accueillir sans mot dire, sa rencontre avec Corneille. Alors la lumière se fait : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial… Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? ». Prenons-nous le temps de déchiffrer le réel de nos expériences, d’y voir ce que Dieu nous dit à travers les événements ?

3. Ce qui est très touchant, c’est la rencontre étonnante de ces deux personnes, alors que tout les séparait : l’un à Césarée, l’autre à Jaffa ; un païen, un juif ; un occupant, un occupé. Comme deux prières que Dieu accueille en même temps et auxquelles il va répondre en unissant les fils de ces deux vies, comme ce qu’on lit au début de l’histoire de Tobie. Il n’y a pas d’Église sans cette confiance en l’œuvre de la Providence, en l’action très concrète de Dieu dans nos histoires humaines.

4. Un élément central de ce récit est l’importance des prises de paroles et de l’écoute. Ainsi les messagers de Corneille racontent la raison de leur venue ; Pierre en arrivant à Césarée dit ce qui lui est arrivé, ce à quoi Corneille répond de nouveau par son propre récit ; à la suite de quoi, Pierre peut alors faire le récit de la vie de Jésus. Et quand, au chapitre suivant, des juifs reprocheront à Pierre d’être allé chez des païens, il leur racontera tout depuis le début. Dans ces différents récits se glissent des allusions à l’Écriture qui structure et éclaire la mémoire chrétienne. Ainsi, l’annonce de la "Bonne Nouvelle de la Paix" prophétisée par Isaïe trouve sa réalisation en Jésus ; tandis que le récit de Corneille n’est pas sans rappeler celui de l’Annonciation. Insensiblement nous sommes ramenés à l’interrogation du Ressuscité adressée aux fameux disciples d’Emmaüs : « De quoi parlez-vous en chemin ? »

5. Ces deux conversions sont des histoires fécondes. Elles entraînent d’autres personnes à la suite de Corneille et Pierre. D’un côté, tous ceux qui écoutaient la Parole de Pierre sont remplis d’Esprit Saint ; de l’autre, les croyants d’origine juive qui accompagnaient Pierre découvrent l’action de l’Esprit Saint dans le cœur des païens. L’action apostolique crée des communautés.


Evidemment, on ne peut ramener toute la vie de l’Eglise à cette seule scène, mais elle devrait nous aider à prier, à réfléchir et à parler dans la bonne direction. Demandons la grâce de ne jamais être installés mais de nous laisser bousculés par l’Esprit Saint. Croire que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, que l’Évangile ne connaît pas de frontières, être capable de faire entrer dans nos communautés des personnes qu’on ne s’attendait pas voir arriver et qui sans doute nous dérangeront. Au : « c’est qui ces gens-là ? » habituel, répondons par : « soyez les bienvenus ».

Cela supposera que les apôtres (appelés et envoyés), les agents pastoraux soient prêts à changer leurs manières de faire ou les règles qu’ils se sont donnés jusqu’à présent. On ne peut se camper sur ses positions : « Seigneur ! Je n’ai jamais pris d’aliment interdit et impur ! ». Ce serait de l’immobilisme. Il ne s’agit pas non plus d’avoir la manie des changements, mais d’apprendre à se laisser interpeller. En soi, la vision de la toile avec les animaux n’a pas de sens ; elle n’en prend qu’au contact de Corneille et de sa maisonnée qui demandent à écouter la Parole de Dieu.

Ce récit nous adresse une interpellation forte : de quoi parlons-nous entre chrétiens ? Quand rejoignons-nous le niveau de la parole de témoignage, celui du discernement des appels ? Si nous ne disons jamais ce que nous vivons, comment le saurons-nous ? Si deux ou trois personnes d’une communauté monopolisent la parole, est-ce juste ?

Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer sur ce que nous pourrons mettre en place aux cours des prochaines semaines en nous aidant à nous convertir. Que le partage lui-même soit une expérience de l’Esprit - qu’il s’agisse des caravanes, du jeûne ou du moment après la messe. Comment devenir plus participants, plus fraternels, plus missionnaires ? Et si des idées émergent, n’attendons pas un tampon du Vatican pour les initier. Si c’est l’œuvre de Dieu, cela portera du fruit. Que le Congrès Mission ne soit pas comme un soufflé qui retombe à la sortie du four mais une brioche dorée qui nourrisse le corps entier. Et si, comme en Actes 11, des personnes « de la paroisse » vous demandent : « qu’est-ce qui vous prend ? », pensez à leur raconter l’histoire depuis le début plutôt qu’à faire valoir des idées.

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