"Le rapport de la CIASE et le sacerdoce chrétien" I XXIXe dimanche I p. Sébastien I 17/10/2021




L’Eglise de France (en réalité toute l’Eglise) a été sidérée le 5 octobre passé lors de la publication du rapport de la CIASE - cette Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Eglise (de France) entre 1950 et 2020. Quelques lignes de l’« Avant-propos » du résumé de ce rapport sont d’une extrême densité et projettent une lumière étonnante sur les lectures bibliques de ce jour. Je souhaite que leur méditation, en ce dimanche où l’Eglise tout entière entre dans une démarche synodale, nous permette de mieux comprendre le sens du sacerdoce chrétien et d’entreprendre ensemble un chemin de conversion. Je cite :


« La commission a entendu placer les victimes au cœur de ses travaux. Ses membres ont écouté de nombreuses personnes ayant subi des agressions, non comme des experts, mais comme des êtres humains acceptant de s’exposer et de se confronter personnellement et ensemble à cette sombre réalité. Par cette plongée, ils ont entendu assumer la part de commune humanité, ici blessée et douloureuse, que nous avons en partage. On ne peut en effet connaître et comprendre le réel tel qu’il est, et en tirer les conséquences, si l’on n’est pas capable de se laisser soi-même toucher par ce que les victimes ont vécu : la souffrance, l’isolement et, souvent, la honte et la culpabilité. Ce vécu a été la matrice du travail de la commission. Une conviction s’est imposée au fil des mois : les victimes détiennent un savoir unique sur les violences sexuelles et elles seules pouvaient nous y faire accéder pour qu’il puisse être restitué. C’est par conséquent leur parole qui sert de fil directeur au rapport de la commission. Ces personnes étaient victimes, elles sont devenues témoins et, en ce sens, acteurs de la vérité. » (Résumé du rapport de la CIASE, p. 3).


Je voudrais souligner quatre points.

1) « Les victimes détiennent un savoir unique ». Elles seules permettent de « comprendre et de connaître le réel tel qu’il est ». Tout particulièrement, cette partie obscure du réel, mais qui n’en est pas moins réelle pour autant : le mal, la perversion et ce que l’évangile nomme l’exercice imbu du pouvoir. Si, à la suite de Jacques et Jean, nous ne prenons généralement pas en compte les éventuelles victimes de notre volonté propre, c’est précisément en raison d’une ignorance que Jésus souligne aussitôt : vous ne savez pas (ouk oidate) ce que vous demandez. A contrario, dans sa réponse, il rappelle ce savoir commun que seules les victimes peuvent nous transmettre : Vous le savez (oidate) : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Broyé par la souffrance, le Serviteur du livre d’Isaïe accède lui aussi à un « savoir unique » : Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera ; ce à quoi un Psaume fait encore écho dans une formule lapidaire : Avant d’avoir souffert, je m’égarais.


Par-là, est souligné le rôle quasi-sacerdotal du travail rendu par la CIASE, en écho à ce qui est dit de Jésus comme grand-prêtre : En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché.

2) Les victimes ont besoin d’une médiation pour restituer ce savoir, en l’occurrence de personnes qui se « laissent toucher par ce qu[’elles] ont vécu », qui en sont « capables », « non comme des experts mais comme des êtres humains acceptant de s’exposer et de se confronter personnellement et ensemble à cette sombre réalité ». Par-là, est souligné le rôle quasi-sacerdotal du travail rendu par la CIASE, en écho à ce qui est dit de Jésus comme grand-prêtre : En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Par-là également, nous est rappelé ce que le théologien A. Vanhoye a bien montré, à savoir que ce qui distingue le sacerdoce chrétien des autres sacerdoces - pensés en termes de mise en part, de caste sacrée, d’expertise en sainteté - c’est précisément son obéissance, sa capacité d’écoute de toutes les contradictions qui traversent la nature humaine.

3) (en lien avec ce qui précède) Ce travail de médiation est décrit dans le Rapport comme une « plongée » et une assomption de « la part de commune humanité, ici blessée et douloureuse, que nous avons en partage ». Or ce mot « plongée » est le sens premier du mot « baptême » qui est au cœur de la réponse de Jésus : Pouvez-vous… être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? Ici, Jésus non seulement annonce sa propre Passion mais aussi le fait que les Douze vont y être étroitement associés, alors même qu’ils se seront tous enfuis. Autrement dit, « l’instrument du sacerdoce », ce n’est pas tant le courage ou l’héroïcité des ministres que le fait d’avoir en partage, et de l’assumer humblement, la chair et le sang, la « commune humanité, blessée et douloureuse », lieu de la tentation en même temps que de la grâce.

4) La fécondité de cet immense et douloureux travail d’écoute apparaît dès à présent dans trois directions : transformation des victimes « devenues témoins » et « acteurs de vérité » ; transmission de cette vérité qui, sans cela, aurait été perdue ; consolidation de la solidarité et de la communion dès lors que la « commune humanité » est volontairement assumée jusque dans sa dimension la plus « sombre ».


Dans ce contexte, la demande de Jacques et Jean apparaît d’une violence inouïe et d’un opportunisme sidérant, reflet d’une attitude qui malheureusement prévaut encore dans l’Eglise, depuis les manigances vaticanes jusqu’aux jalousies intra-paroissiales. Donne-nous de siéger l’un à ta droite et l’autre à ta gauche. Mais il y a une note d’espoir car ces deux hommes vont aller de l’avant : St Jean pour devenir le témoin de l’Amour et St Jacques, le premier des Douze à donner sa vie dans le martyr du sang (Ac 12,2).


Comment dès lors décrire le chemin de conversion qui s’ouvre pour l’Eglise ? Assurément, en repartant des victimes. Leur drame, me semble-t-il, est d’internaliser la violence subie et de la laisser poursuivre son œuvre de destruction, soit en s’enfermant dans le mutisme victimaire, soit en devenant bourreau à leur tour. Tant que l’Église et la société produiront ce genre de trajectoire humaine, le mal gardera sa première place et toute œuvre de médiation, tout sacerdoce, sembleront vains. En réalité, en tant qu’Eglise du Christ, notre devoir est de montrer qu’une alternative est possible – transformer les victimes en « acteurs de vérité » – et il revient à chacun de se demander ce que cela peut signifier concrètement pour lui. Si le Seigneur s’est identifié au Serviteur souffrant, s’il ne s’est pas dérobé, si c’est bien de Lui dont l’Église fait mémoire en chaque Eucharistie, c’est en vue de pouvoir accueillir toute confidence, même la plus dérangeante, mais aussi de présenter, dans la Sainte Face, l’image réelle de notre humanité lorsqu’elle laisse le pouvoir exercer ses ravages. Que notre réponse soit ajustée à l’œuvre de Celui qui est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.

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