Homélie pour le XIVe dimanche, | 03/07/2022 | P. Sébastien Dehorter.


Commençons par une histoire. Elle me vient de la Communauté des Petites Sœurs de l’Agneau qui publient régulièrement, sous forme de fioretti, des nouvelles de leurs monastères. L’histoire se passe à Vienne où le monastère est situé dans un quartier d’immeubles et de commerces, de salles de prières juives et musulmanes. Une femme, Kristin, syrienne orthodoxe, cherche un endroit pour prier et découvre le monastère des Petites Sœurs qui est à deux minutes de chez elle. Ses deux parents sont dans le coma, atteints par le Corona. Un mois de prières et de larmes. Pourtant, les parents finissent par décéder, laissant 5 sœurs – Maria, Michlin, Maïs, Kristin et Carol – dans une profonde tristesse. Et puis, en février dernier, à l’occasion de l’anniversaire d’une des religieuses, toutes ces sœurs – les religieuses et les endeuillées –, se retrouvent au monastère. Mais c’est aussi – et ça, les religieuses ne le savaient pas – le jour anniversaire du papa, Elias, à peine décédé, en l’honneur de qui ses filles avaient l’occasion d’organiser une grande fête (Il n’y a pas de hasard). Les larmes coulent se mêlant à la joie. Il est facile de percevoir que la souffrance du deuil est encore bien vive dans les cœurs. Alors, comme cela leur arrive parfois avec une certaine audace (il faut le reconnaître), les Petites Sœurs proposent d’ouvrir l’Évangile et, comme elles disent, de « manduquer la Parole » afin que, dans sa puissance de vie, elle vienne les consoler. L’évangile choisi est celui de la résurrection de Lazare et voilà que chacune se met à répéter le verset-phare de cette bonne nouvelle : Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? (Jn 11,25). « Soudain – et là je laisse les Petites Sœurs vous raconter – nous entendons un cri. C’est Maïs. Alors qu’elle répétait : Qui croit en moi, même s’il meurt vivra, elle a poussé ce cri de surprise, d’étonnement, de joie, à cause de la bonne nouvelle qui vient de pénétrer son cœur. Son visage en est tout changé, comme s’il disait : "Alors c’est vrai ! C’est vrai, mes parents vivent, ils sont au Ciel, avec Dieu !" Maïs sourit, ses sœurs aussi. Nous en sommes témoins. La souffrance et une joie profonde communient dans un indicible mystère au fond des cœurs de nos cinq amies syriennes en ce jour d’anniversaire[1] ».

Il n’y a pas grand-chose à rajouter pour commenter les lectures de ce dimanche. D’un côté, il y a la consolation et la joie dont parle la première lecture tirée de la finale du livre d’Isaïe. En fait, c’est le plan de Dieu que nous avons entendu, son dessein de salut, son rêve : celui d’une humanité réjouie et consolée. Pas seulement réjouie. Car la consolation indique qu’il a pu y avoir des épreuves, mais elles ont été traversées et dépassées quand le deuil s’est changé en joie. Ce n’est donc pas une joie superficielle mais une joie qui intègre toute la profondeur de l’histoire et la conduit à son terme. C’est aussi une joie partagée et cela dans un double sens : celui d’une joie qui vient du partage, de la rencontre (oser faire venir des étrangers à son propre anniversaire, oser ouvrir une page d’Evangile) ; et celui d’une joie qui se partage, qui prend feu de proche en proche, comme la lumière que l’on donne à ses voisins dans la nuit de Pâques. Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d’elle.

L'histoire humaine (et nos propres histoires de vie) abonde de ces moments où dans la vulnérabilité la plus extrême, dans l’offrande de la faiblesse ou de la tristesse, se sont vécues de véritables « épiphanies du Royaume »

Enfin cette histoire a le goût de l’extrême simplicité et même de la dépendance volontaire dont parle Jésus lorsqu’il envoie ses disciples deux par deux annoncer le Royaume de Dieu. Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales… Dans toute maison où vous entrerez dites d’abord : « Paix à cette maison »… Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu’on vous servira… Les Petites Sœurs, elles, mendient leur nourriture ; c’est comme cela qu’elles rencontrent les gens et, si cela se met, qu’elles annoncent le Royaume. Pourquoi est-ce si important ? Car l’Évangile est affaire de communion, communion avec Dieu et communion des hommes entre eux. Se rendre dépendant à l’égard des hommes, c’est rejouer l’expérience même de Dieu venant en ce monde. Pensons au Prologue de St Jean - il est venu chez le siens et les siens ne l’ont pas accueilli (Jn 1,11) ; pensons à l’évangile de Noël – il n’y avait pas de place dans la salle commune (Lc 2,7); pensons à ce passage beaucoup moins connu du prophète Jérémie mais tellement interpellant : Espoir d’Israël, YHWH… pourquoi es-tu comme un étranger en ce pays, comme un voyageur qui fait un détour pour la nuit ? Pourquoi ressembles-tu à un homme hébété, à un guerrier incapable de sauver ? (Jr 14,8-9) En réalité, le refus n’a pas toujours le dernier mot. Loin de là. Au contraire, l'histoire humaine (et nos propres histoires de vie) abonde de ces moments où dans la vulnérabilité la plus extrême, dans l’offrande de la faiblesse ou de la tristesse, se sont vécues de véritables « épiphanies du Royaume ». N’est-ce pas en étant invité à toucher les plaies du Christ que Saint Thomas – que nous pouvons fêter aujourd’hui – s’est écrié : Mon Seigneur et mon Dieu ? Lui, dont une tradition bien documentée, dit qu’il est ensuite parti vers l’Orient - la Syrie, les Parthes la côte est de l’Inde et peut-être même la Chine -, pour annoncer l’Évangile ?

Le vaste été s’ouvre devant nous. Peut-être qu’un orage nous obligera à chercher refuge sous un toit ; une crevaison inopinée, à demander de l’aide ; un deuil douloureux, à mendier de la consolation ? Et si, dans tout cela, Dieu s’invitait à la porte de nos cœurs ? Au témoignage de l’Écriture, cela n’est pas impossible

[1]Étincelles d’Évangile. Nouvelles des Petites Sœurs de l’Agneau, n°6 (Pâques 2022), p. 5-7.

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