Homélie pour le 4E dimanche A - 01/02/26 | Abbé Eric Mattheeuws
- Xavier Joachim
- il y a 2 jours
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« Le bonheur à l’envers ? »
L’évangile des Béatitudes (Mt 5,1-12) est un texte archi-connu. Pourtant il n’est pas le plus facile à comprendre, et son interprétation peut mener à quelques fausses pistes qu’il vaut mieux éviter. Cela me rappelle qu’au cours d’un voyage en Amérique latine, j’ai appris comment des groupements chrétiens circulaient dans des bidonvilles pour enseigner à leurs habitants que, étant donné le bonheur céleste annoncé aux pauvres, il leur était interdit de se rebeller et de chercher à sortir de leur misère. Au secours ! Sans tomber dans ces dérives, reconnaissons qu’il n’est pas évident de comprendre comment porter ces paroles du Christ de façon ajustée, par exemple auprès des citoyens de Kiev, de Gaza ou de Minneaoplis, ou encore des ouvriers travaillant dans les mines de coltan au Kivu. Je vous propose trois balises pour aider à ne pas nous égarer en chemin.
Tout d’abord, essayons de nous imaginer la personne de Jésus au moment où il proclame tous ces « heureux ». Quelle expression lisons-nous sur son visage ? Pour moi c’est clair : Jésus est en train d’exulter. Il est radieux. Le bonheur qui l’habite est palpable. Et il en parle, il veut le communiquer, nous le faire partager. Vues comme cela, les Béatitudes ne sont pas une liste des prescriptions mais plutôt un autoportrait du Christ, un témoignage et une invitation de la part de cet homme pauvre de cœur, doux, humble, assoiffé de justice.
Ensuite il y a ce petit bout de phrase placé par l’évangéliste en introduction : « voyant les foules », Jésus gravit la montagne, s’assit et se mit à enseigner. Qu’a-t-il donc vu, pour qu’il prononce les phrases qui vont suivre ? Dans ces foules, il a perçu les pauvres, les doux, les humbles, les artisans de paix, les persécutés. Et s’il en est ainsi, ses paroles n’ont pas pour objet de nous demander d’être pauvres ni de pleurer ; elles sont plutôt un message adressé à ceux qui déjà sont accablés. À ceux-là, il annonce un bonheur venu de Dieu. En cela, Jésus s’inscrit dans la droite ligne de tout l’Ancien Testament : le Dieu d’Israël console, protège, fortifie et relève ceux qui ploient sous les fardeaux. C’est ce que rappellent la première lecture et le psaume de ce dimanche. Et c’est aussi ce que souligne saint Paul dans la deuxième lecture : la communauté des chrétiens est principalement composée de gens humbles et modestes, réunis dans l’expérience de recevoir une nouvelle fierté.
Enfin, au-delà du témoignage de Jésus sur son propre bonheur, et d’une proclamation de bonheur offerte aux foules venues l’écouter, peut-on discerner dans les Béatitudes une sorte de ligne de conduite pour la vie des chrétiens ? Oui, à une condition. Si on lit attentivement le texte, on voit qu’à chacune des phrases, le bonheur annoncé par Jésus ne vient pas comme une conséquence directe de l’attitude qu’il mentionne. Par exemple, ce n’est pas parce que je suis pauvre ou parce que je pleure que je suis heureux. Et même, ce n’est pas parce que je fais des efforts en vue de la paix et de la justice que je suis heureux. Jésus est clair : le bonheur dont il parle ne vient pas de nous, il est un pur don de Dieu. Voilà qui nous prend complètement à rebrousse-poil de nos conceptions spontanées. En effet, que d’efforts ne déployons-nous pas pour accroître notre bonheur (sans compter ceux qui nous en éloignent carrément) ! Jésus ne dit pas que c’est mal, mais dans les Béatitudes il nous annonce un bonheur qu’on ne peut que recevoir. Et il voit devant lui des hommes et des femmes qui selon lui sont en mesure de l’accueillir.
Jésus déborde de bonheur. Il rayonne. Et il espère une chose : que nous fassions l’expérience de ce même bonheur immense, indicible, céleste. Arrêtons de croire qu’il est au bout de nos propres efforts, même de nos efforts pour le bien. Voyons plutôt par où il va pouvoir entre en nous.



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