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Jésus, César et les bergers | Nuit de Noël | 24/12/2022 | P. Sébastien Dehorter


Au début de la deuxième lecture, nous avons entendu une phrase qui résume la joie de Noël : la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. La grâce de Dieu - ce qu’il a de plus précieux - s’est manifestée - elle s’est montrée, on a pu la voir et la toucher. Mais le plus étonnant, c’est la fin de la phrase : pour le salut de tous les hommes. Je voudrais regarder avec vous ce soir « tous ces hommes et toutes ces femmes » que Jésus est venu sauver. En effet, l’histoire de Noël (et aussi l’histoire de la crèche) montre que Jésus, dès le moment de sa naissance, a rencontré deux mondes : le monde des soldats et le monde des bergers.

C’est peut-être la première grâce de Noël : rien ne peut effacer un visage ; rien ne peut anéantir une destinée personnelle.

Le monde des soldats, c’est le monde de l’empereur Auguste et du gouverneur Quirinius, le monde du pouvoir et le monde des chiffres. C’est un monde important car il organise la vie sociale et permet à tous de vivre en sécurité et en paix. Un de ses défis apparaît bien dans l’évangile : face à la fascination pour les chiffres, ne jamais oublier que, derrière, il y a des personnes. Jésus a rencontré ce monde, il a été un déplacé. C’est à cause de ce fameux recensement qu’il est né à Bethléem et non pas à Nazareth. Qu’est-ce que ça change ? En fait, cela donne un indice supplémentaire de qui est Jésus pour nous. Car Bethléem est à la fois une ville modeste et la ville du Roi David. Et c’est bien ce que sera Jésus : un roi nouveau mais un roi-berger, attentif à chacune de ses brebis, un roi au cœur doux et humble. Étonnamment, le pouvoir va se sentir menacé. Pensons à Hérode qui, en entendant parler de la naissance du roi des juifs, va faire massacrer tous les nouveau-nés. Pensons à Pilate qui fera crucifier Jésus. Certes, il a cherché à dialoguer avec lui mais sans oser s’engager personnellement : qu’est-ce que la vérité ? dira-t-il avant de se laver les mains.


Pour nous en 2022, ce monde d’Auguste et de Quirinius est celui de la guerre en Ukraine (et de toutes les crises - énergétique, écologique, migratoire). Nous en souffrons et nous réagissons comme nous pouvons. Plusieurs sont (ou ont été) engagés dans l’accueil de réfugiés. Ici au presbytère, nous avons accueilli Wova entre le Jeudi Saint et le 9 septembre qui est la date de mon ordination sacerdotale. Alors, je me suis demandé : « qu’ai-je appris de cet homme ? » Ou, si vous voulez, quel a été mon « Bethléem » à moi ? Passer des chiffres au visage, c’est apprendre à ne pas juger. Un soir d’été, quelques semaines avant de poursuivre son exode vers le Canada, notre hôte s’est, d’une certaine manière, dressé devant nous, avec des mots qui venaient de loin et qui allaient loin : « Je ne veux pas mourir bêtement, comme un animal qu’on abat. Je pars car, comme tout homme, j’ai le droit de vivre et je veux préparer un avenir pour mes petits-enfants ». Cet homme, à la vie, il est vrai, tortueuse, venait de lire le livre de Job au bord du lac de LLN et, comme Job, ou, si vous voulez comme la voix de soprane qui ouvre la troisième partie du Messie de Haendel – « Je sais que mon Rédempteur est vivant (I know that my Redeemer liveth) » - il a su se tenir debout face au destin et braver les forces souvent impitoyables et anonymes des grands de ce monde. C’est peut-être la première grâce de Noël : rien ne peut effacer un visage ; rien ne peut anéantir une destinée personnelle.


Et puis, il y a le monde des bergers, les pauvres, les petits, les nobodies. Ce monde n’intéresse pas César ; pour lui, il n’existe même pas. Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance d’entendre le témoignage de petite sœur Marie-Laure, sœur de l’Agneau, qui nous a raconté comment, vers l’âge de 20 ans, elle a rencontré le monde de la rue. Elle a utilisé une expression très forte : « c’est comme si j’avais découvert que le monde avait plusieurs étages et que j’étais descendu au sous-sol dans un monde dont, jusqu’à présent, je n’avais même pas soupçonné l’existence ».

Le mensonge est le privilège des riches, de ceux qui peuvent encore se cacher derrière des apparences.

L’évangile nous le dit clairement : ils furent et ils sont les premiers bénéficiaires de l’Évangile. Pourquoi ? Peut-être en raison de leur étonnante disponibilité. Il me semble que lorsque la vie nous racle à ce point, eh bien, à un moment donné, nous ne savons plus ni mentir ni tricher. Oui, le mensonge est le privilège des riches, de ceux qui peuvent encore se cacher derrière des apparences.


Ici avec des étudiants et aussi quelques jeunes, nous rejoignons parfois Bruxelles pour aller à la rencontre du monde de la rue. Ce que j’apprends de la part de certains d’entre eux, c’est un détachement étonnant face à la vie. Ainsi Rupy rencontré lundi passé, plein d’humour, arborant un blouson de cuir d’aviateur : « je m’appelle Rupy mais je ne suis pas indien et tu vois, j’ai le blouson mais j’ai perdu mon avion ! ». Fuyant les centres d’hébergement pour avoir été maltraité dans un orphelinat durant son enfance, il aimait les conversations plus intimes. Surtout, son regard était transparent et son cœur semblait si pur.

Et voilà notre deuxième grâce de Noël : l’évangile est pour les cœurs simples.

Et voilà notre deuxième grâce de Noël : l’évangile est pour les cœurs simples, ceux qui n’ont pas peur d’être simples et qui ont compris qu’avoir un cœur d’enfant ce n’est pas verser dans la niaiserie, ni l’enfantillage.


En ce soir de Noël, je voudrais spécialement m’adresser à vous qui avez entre 10 et 30 ans. N’ayez pas peur de garder un cœur pur et vrai, plutôt que de devenir double, de jouer avec le mensonge, l’apparence, ou le cœur des autres. Tout cela vous éloignera de Dieu. Et si un jour Dieu veut vous rejoindre (il le voudra certainement), il devra commencer par vous simplifier. Or, lorsqu’on accumule beaucoup de couches, se simplifier implique toujours de souffrir - et je ne voudrais pas que vous souffriez.


Frères et sœurs, il y a bien sûr d’autres mondes encore. Le monde de Joseph et de Marie qui est le monde de la famille ; et le monde des anges, ce monde mystérieux qui nous rappelle que Jésus est le fils de Dieu fait homme. La messe de Noël est comme une échelle, c’est par l’humilité qu’il est descendu dans notre monde, et c’est par la charité qu’il nous prend par la main et qu’il nous conduit vers le Père.


Demandons que tous ces mondes puissent se rencontrer. Demandons la grâce de lui offrir notre visage et aussi celle de la pureté de cœur pour qui la joie est si facile.

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